Amnusique

Des sons qui restent en tête

mardi

18

août 2015

3

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Entretien #14 – Julien Sauvage (Cabaret Vert) (Part. 1)

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Amnusique revient aujourd’hui avec un 14ème entretien ! Une fois n’est pas coutume, cette fois-ci, notre interview n’est pas dédiée à un artiste en tant que tel (bien qu’il fût bassiste d’un groupe de rock il y a quelques années de cela) mais à Julien Sauvage, le directeur et fondateur du festival Cabaret Vert. Chaque fin d’été depuis sa création en 2005, Le Cabaret Vert prend ses racines pendant quatre jours en plein cœur de la ville de Charleville-Mézières, dans les Ardennes, en proposant à ses habitants ainsi qu’aux milliers de festivaliers venus de toute la France, de découvrir le patrimoine culinaire et culturel local, tout en profitant de dizaines de concerts, de spectacles d’art de rue, de films projetés et d’un salon de la BD…

Et si la programmation musicale, artistique et cinématographique est toujours excellente et bien fournie, c’est pourtant grâce à sa bonne ambiance légendaire, sa bonne bouffe, ses bonnes bières et à son côté écoresponsable, que le festival Ardennais a su tirer son épingle du jeu. Le Cabaret Vert joue de sa différence de valeurs et d’état d’esprit par rapport aux festivals plus « mainstream » et s’est ainsi rapidement imposé comme l’un des dix plus gros festivals en France, malgré son budget bien inférieur aux mastodontes que sont Les Vieilles Charrues, Solidays, Le Main Square ou encore Rock en Seines. Julien Sauvage a accepté de nous dévoiler les dessous de ce festival d’irréductibles Ardennais, qui résistent encore et toujours à la mondialisation et aux assauts répétés des grandes marques alimentaires.

Interview Part. 1
julien sauvage© Louise Vayssié

AmnusiqueBonjour Julien, merci de nous accorder de ton précieux temps à seulement deux semaines de l’ouverture du festival. Le principe de nos interviews est simple, on te pose d’abord quelques questions classiques sur toi, sur l’histoire du festival et sur sa programmation; puis on passera à des questions plus décalées, qui ne sont qu’un prétexte pour te connaître plus en profondeur. Comme chacune des personnes interviewées, tu as le droit à un Joker Amnésie si tu ne souhaites pas répondre à l’une de nos questions. En 13 entretiens, le joker a été utilisé seulement deux fois. Allez, c’est parti.


AmnusiqueAmnusique :
On commence par la traditionnelle présentation pour ceux qui ne te connaîtraient pas : Qui es-tu, quel est ton âge, quel est ton parcours, ton rôle aujourd’hui au sein du festival etc…?

Julien Sauvage :
Si j’utilise mon Joker maintenant tu es foutu, ça peut pourrir le reste de ton interview (rires) !

AmnusiqueAmnusique :
Non, au contraire, ça nous arrange comme ça tu seras obligé de te mouiller pour le reste des questions (rires) !

« Ça nous a (…) permis d’être reconnus par la mairie, qui ne voulait pas nous laisser notre chance pour le festival pendant les deux premières années »

Julien Sauvage :
Alors, moi c’est Julien Sauvage, je suis le directeur du festival Cabaret Vert et j’en suis également le fondateur. J’ai démarré l’aventure en 2002, il y a eu ensuite le dépôt des statuts de l’association en 2003. Vers 2004, il y a eu, ce que l’on va appeler « la deuxième vie de l’association » puisqu’au début on n’avait quasiment rien fait, c’était juste quelques réunions, et cette année-là une association nous a confié l’organisation d’une petite scène de rock sans prétention sur Charleville-Mézières. Ça nous a permis de nous créer vraiment de manière associative, avec un groupe, un noyau dur, parce que l’on venait enfin de réaliser quelque chose de concret. Et ça nous a également permis d’être reconnus par la mairie, qui ne voulait pas nous laisser notre chance pour le festival pendant les deux premières années (2002-2003).

Donc réellement, on peut considérer qu’il y a eu une première création technique en 2003, à la préfecture, et une création réelle fin 2004. Donc, moi, j’étais le président fondateur de tout ça au début et maintenant je n’en suis plus que le directeur, donc un salarié. J’avais 19-20 ans quand j’ai créé ça… aujourd’hui j’en ai 33…

AmnusiqueAmnusique :
On peut éviter de donner ton âge dans l’interview si tu le souhaites !

Julien Sauvage :
Nan, c’est un bon âge 33 ans, c’est l’âge du Christ (rires) !

AmnusiqueAmnusique :
On te souhaite de vivre plus vieux que lui quand même (rires) !


« Je faisais mes études sur Lille, en commerce international appliqué à la grande distribution »

AmnusiqueAmnusique :
Peux-tu nous parler une énième fois de la création du Cabaret Vert ? Si je ne me trompe pas, ça part d’une idée de ton groupe de musique de l’époque qui s’appelait « Lads People », pour finalement arriver à l’association FlaP ?

Julien Sauvage :
C’est bien ça ! En fait, il y avait pas mal de choses qui se passaient en même temps pour moi.

Premièrement, je sortais du conservatoire et j’étais effectivement bassiste dans un groupe de rock, sans aucune prétention, qui existe d’ailleurs toujours aujourd’hui. Pour la petite histoire, ce groupe n’a jamais joué au Cabaret Vert quand j’en faisais partie, il a fallu attendre que ne n’y sois plus pour qu’il y joue (rires).

Deuxièmement, je faisais mes études sur Lille, en commerce international appliqué à la grande distribution. Et j’étais également président du bureau des étudiants. Donc j’étais à la fois dans l’organisation de choses assez festives et cools via ce bureau des étudiants, et dans des études qui ne me plaisaient pas, où je devais finir dans un domaine qui ne me convenait pas du tout, c’est-à-dire : trouver dans des pays étrangers, comme en Chine par exemple, de meilleurs produits qu’en France.

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« Généralement quand tu entends parler des Ardennes c’est un peu la Sibérie Française, le Pôle Nord ! »

Julien Sauvage :
Troisièmement, lorsque que tu dis que tu viens des Ardennes ça ne fait rêver personne. Généralement quand tu entends parler des Ardennes c’est un peu la Sibérie Française, le Pôle Nord ! Alors qu’au final, moi j’ai fait mes études dans 3 ou 4 villes (Paris, Metz, Lille…), je suis parti en tournée avec des groupes dans toute la France en tant qu’intermittent (tour-manager), et je me suis toujours demandé pourquoi ce département avait cette image. Alors certes, tout n’est pas rose, mais pas à ce point-là quand même… Ce n’est pas le meilleur département de France, mais ça reste quand même pas mal. En plus il fait soleil aujourd’hui donc j’ai encore plus de facilité à te le dire, on a une belle ville ! Après, on est tous un peu comme Rimbaud… on critique Charleville en pensant qu’ailleurs c’est mieux. Mais, au final, même lui, à sa manière, il le disait qu’il regrettait un peu sa ville natale. 

Le Cabaret Vert s’est donc monté à la fois parce que notre groupe de rock avait envie de jouer et que lors d’une formation on nous avait expliqué qu’il était préférable de se mettre en association (notamment pour pouvoir faire des factures), parce que je connaissais un peu ce qu’était le milieu associatif par le biais de mes études, parce que justement, je voulais arrêter ces études-là qui ne me plaisaient pas; et puis surtout parce que j’étais un fan des Ardennes.

C’est un peu tout ça qui a fait que le Cabaret Vert est arrivé. Comme je n’aime pas travailler seul, je me suis entouré de plein de gens et pour le coup c’est devenu un projet vraiment collectif. Même si j’étais seul à l’origine, derrière il y a eu plein de gens qui sont venus abreuver le projet et lui apporter des idées. Pour te donner exemple, je n’avais pas eu l’idée de la Charte de l’environnement. Ça ne vient pas de moi.


AmnusiqueAmnusique :
C’est à la fois assez amusant et paradoxal de finir au Cabaret Vert quand on a fait des études dans le domaine de la grande distribution ?!

Julien Sauvage :
Tout à fait ! C’est un peu pour ça que j’ai pété un plomb là-bas. Mon job, « faire du sourcing », c’était un peu comme faire fermer (indirectement) des boîtes Françaises pour faire travailler des entreprises Chinoises ou d’Europe de l’Est. Ça m’a mis une baffe et c’est donc sûrement pour ça que j’ai pris le contre-pied total d’être dans l’encrage local et le développement des producteurs locaux. 

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« Le FlaP : Effectivement, on savait ce que ça voulait dire « Front de libération des Ardennes profondes », mais on ne l’a jamais utilisé. Au début, on s’en cachait parce que l’on trouvait que ça ne faisait pas sérieux… »

AmnusiqueAmnusique :
Pour ceux qui ne le savent pas, l’association qui organise aujourd’hui Le Cabaret Vert s’appelle le « FLaP ». On m’a soufflé dans l’oreille que ces initiales signifiaient « Front de libération des Ardennes profondes », est-ce vrai cette légende ?

Julien Sauvage :
Sans faire de réponse langue de bois, je vais te dire oui et non ! Pour tout te dire, ce nom-là on l’a trouvé dans les toilettes d’un bar, il était écrit au mur et il était effectivement inscrit à côté la mention « Front de libération des Ardennes profondes ». À priori, il s’agirait d’une association qui a existé du côté de Reims. Et si j’ai bien compris, il s’agissait peut-être même d’une asso d’Ardennais un peu « anti-Rémois » qui, semble-t-il, n’étaient pas contre l’idée de mettre quelques baffes de temps en temps tu vois ! Mais comme je te l’ai dit, c’est ce que j’ai cru comprendre, je n’en suis pas totalement sûr et je t’avoue que je n’ai pas trop cherché à me renseigner non plus.

Toujours est-il que le nom m’a fait rire, on a donc décidé de s’appeler « FlaP ». C’est d’ailleurs pour ça que dans notre logo le « a » de Ardennes est plus petit, afin de le mettre en valeur. Maintenant, très sincèrement, ce n’est noté nulle part, même pas dans nos statuts… À l’époque quand on a choisi « FLaP », effectivement, on savait ce que ça voulait dire « Front de libération des Ardennes profondes, mais on ne l’a jamais utilisé. Au début, on s’en cachait parce que l’on trouvait que ça ne faisait pas sérieux, mais maintenant que l’on a suffisamment de crédibilité on s’en fout un peu que ça se sache. C’est donc pour ça que je t’ai répondu « oui et non », sachant qu’on ne l’a jamais utilisé et qu’on ne l’utilisera sûrement jamais… On sait tous un peu ce qu’il signifie : le fait que l’on revendique ce côté Ardennais, mais sans que ça aille plus loin… on n’est pas non plus des révolutionnaires !

Mais généralement je réponds « Non, vous vous trompez, c’est le Front de libération des attachés de presse » ! Et comme ça, on clôt directement le sujet (rires). « Vous savez, un nom comme le nôtre, avec quatre lettres, vous pouvez lui faire dire ce que vous voulez » (rires).


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« Je ne savais même pas à quoi ressemblait un festival de rock quand j’ai eu l’idée du projet »

AmnusiqueAmnusique :
On suppose que vous étiez novices en matière d’organisation quand vous avez créé le Cabaret Vert…

Julien Sauvage :
Complètement… Je ne savais même pas à quoi ressemblait un festival de rock quand j’ai eu l’idée du projet.

« En 2004, une association de Charleville qui s’appelle l’AME nous propose d’organiser son festival « Tambours de fête » »

AmnusiqueAmnusique :
Alors justement, comment apprend-on à organiser un festival ? On va voir ce que font les autres et on s’inspire ? Ou au contraire, on apprend sur le tas et chaque année est l’occasion de réparer les couacs et les erreurs de l’édition précédente ?

Julien Sauvage :
Les deux ! En fait pour te raconter l’histoire, on va dire que l’on a eu de la chance. Lorsque l’on a décidé de créer l’association en 2002 avec mes amis du groupe de rock, les autres membres m’ont tout de suite dit que pour eux, l’asso était juste l’occasion de pouvoir faire des factures quand ils allaient jouer dans les bars. Ils m’ont dit que si je voulais en faire autre chose, j’étais libre de le faire mais qu’ils ne m’aideraient pas. Donc au début, comme on n’avait jamais rien organisé, on n’était pas très crédibles. L’adjoint à la culture de Charleville et les élus de l’époque n’avaient pas voulu nous aider pour le projet du Cabaret Vert. On était également allé voir les élus de Sedan avec qui ça avait failli se faire… et puis au dernier moment c’était tombé à l’eau, puisque le maire (Dominique Billaudelle) venait de décéder.

Finalement, en 2004, une association de Charleville qui s’appelle l’AME nous a proposé d’organiser son festival « Tambours de fête ». C’est donc là que l’on s’est lancé et que l’on a commencé à y croire de nouveau.

« Si on nous avait dit « banco » dès le début, je pense qu’on se serait complètement écroulés »

Julien Sauvage :
Essaye d’imaginer, quand tu as 19 ans, tu es impatient de tout, tu veux monter un projet et tu penses que dans six mois tu auras monté le truc et que ce sera parti ! Mais au final, ça a mis quasiment quatre ans à se mettre en place !!! La première édition a réellement eu lieu en septembre 2005. Ne s’étant pas découragés, on a finalement eu la chance d’avoir quatre années pour travailler au lieu des six mois/ un an prévus. Si on nous avait dit « banco » dès le début, je pense qu’on se serait complètement écroulés. 

Comme je ne voulais rien lâcher, pendant quatre ans, j’ai multiplié les rendez-vous avec beaucoup de structures locales. Je suis même allé voir des clubs de football et des clubs de cyclisme qui m’ont demandé pourquoi je venais les voir alors que je voulais organiser un festival de rock. Je leur répondais qu’ils avaient l’habitude de gérer des buvettes et des parkings et que je voulais qu’ils m’expliquent comment ils faisaient. En plus, ils avaient sûrement des meilleures idées que moi.

Au final je suis allé voir entre 300 et 400 personnes et parmi celles-ci, j’en ai rencontré des vraiment très sympas que j’ai « débauchées » et « recrutées » pour le Cabaret Vert. Par exemple, mon directeur adjoint, je l’ai rencontré comme ça. Donc en quatre ans, non seulement j’ai étoffé le fond avec tous les rendez-vous que j’ai faits, mais en plus de ça, j’ai rencontré des personnes qui sont venues densifier l’équipe pour arriver à une première édition du Cabaret Vert quand même pas trop mal. Ce temps qui m’a été imposé nous a finalement beaucoup aidés.
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« À la base j’avais parlé d’organiser un festival de rock parce que j’étais jeune, parce que le rock je trouvais ça cool »

Julien Sauvage :
Ensuite, dans un deuxième temps, je suis allé jusqu’au bout de mon bac+5 et je me suis réorienté vers un second master, à Metz, dans le domaine de la culture. Je n’avais jamais fait de culture ni d’histoire de l’art de ma vie, et pourtant, ils m’ont directement accepté ! Ça m’a ainsi permis de faire un deuxième stage de fin de master, en plus de celui réalisé en commerce international, de me faire un petit réseau dans les musiques actuelles et je suis finalement devenu intermittent.

Et en étant intermittent, j’ai bougé un peu partout et j’ai pu voir énormément de festivals ! Mais avant tout ça je n’en avais jamais vu de ma vie. À la base j’avais parlé d’organiser un festival de rock parce que j’étais jeune, parce que le rock je trouvais ça cool, et puis parce que je pensais que c’était une bonne idée. Je me suis donc retrouvé pendant toute l’année 2004 à faire les Eurockéennes de Belfort, les Vieilles Charrues etc… À partir de là j’ai commencé à puiser des idées afin de pouvoir nourrir la réflexion que j’avais depuis deux ou trois ans.

« Selon moi, les festivals qui se contentent uniquement de faire de la programmation sont condamnés à mourir dans les prochaines années »

Julien Sauvage :
Et pour terminer, comme tu l’as dit, quand tu as un festival pas trop con (et c’est aussi valable pour les festivals, comme Le Printemps de Bourges, qui en sont déjà à plus de 30 éditions), logiquement, chaque année, il tire les leçons de ses succès et de ses échecs. Normalement tu es toujours amené à revoir des choses. Et je pense que c’est justement l’enjeu pour un festival associatif comme le nôtre, c’est de ne pas rentrer dans la routine sinon il finit par ne plus avoir d’intérêt et par mourir. Selon moi, les festivals qui se contentent uniquement de faire de la programmation sont condamnés à mourir dans les prochaines années. L’exemple que j’aime bien citer c’est le Sonisphere. J’ai dû faire l’avant-dernière édition pour aller voir à quoi ça ressemblait : zéro décoration, bouffe et boisson dégueulasses, aménagement catastrophique… Pourtant il y avait une putain de programmation ! Et aujourd’hui c’est mort… C’est vraiment le genre de festival sur lequel je crache. Ils n’en ont rien à foutre du public.

Julien Sauvage :
T’es déjà venu au Cabaret Vert et t’as déjà fait d’autres festivals ?

AmnusiqueAmnusique :
Oui !

Julien Sauvage :
Je pense pas qu’on soit le meilleur festival de France, il y a toujours mieux, mais je pense très sincèrement qu’au Cabaret Vert il y a un truc qui se ressent…

AmnusiqueAmnusique :
Pour tout de dire, j’ai moi-même amené des amis au Cabaret Vert ! Ils ne le connaissaient pas du tout il y a encore deux ans de cela et c’est vrai qu’ils m’ont tous dit que ce qui était génial dans ce festival c’est que l’on est déconnecté de la réalité pendant quatre jours. C’est un monde à part. Récemment ils sont allé faire un festival à Bilbao, ils ont trouvé ça sympa, mais il manquait un truc. La bouffe était dégueulasse, c’était cher, il n’y avait pas d’ambiance… c’est vraiment autre chose.

Julien Sauvage :
Je suis content que tu me dises ça ! Sachant qu’à la base on ne vient pas du rock – on aime bien la musique mais on ne peut pas se qualifier « d’amoureux de la musique » – on a construit le Cabaret Vert avant-tout comme si l’on était festivaliers, pour se sentir bien. Je me rappelle de deux-trois gars qui me disaient « attention, si on fait ça, on développe les Ardennes ! Et à ce moment-là les Ardennes c’est de la bonne bouffe et de la bonne bière ».

Nous, on sortait dans des bars comme La Péniche, Le Vert Bock ou la Petite Brasserie Ardennaise qui sont des endroits où on ne servait pas de Coca Cola ! Ce n’est pas nous qui avons eu l’idée lumineuse de dire qu’on ne servirait pas de Coca au Cabaret Vert. On s’est juste dit que l’on pouvait proposer des produits alternatifs, sans pour autant affirmer qu’on était antiaméricains, parce que ce n’est même pas le débat !
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« Nous, on a toujours dit que le Cabaret Vert serait un endroit où l’on mange bien, où l’on boit bien et où l’on vit bien »

Julien Sauvage :
C’est juste mettre des produits de qualité et faire en sorte que l’argent reste dans le coin. Il y a tellement de gens qui viennent de l’extérieur des Ardennes pour se rendre au festival et qui amènent de l’argent qui n’était pas dans les Ardennes à la base. Les retombées économiques sont donc réelles pendant les quatre jours. Nous, on a toujours dit que le Cabaret Vert serait un endroit où l’on mange bien, où l’on boit bien et où l’on vit bien. Après, il y a encore énormément à faire. Surtout l’année dernière où il y a eu quelques couacs le premier jour. Nous, on mise tout sur la qualité d’accueil et dans le confort, même avant la programmation. Après, sans programmation, évidemment le festival serait mort également.


AmnusiqueAmnusique :
Alors justement, en parlant de ça, comment ça se passe quand on te propose une programmation ? Tu écoutes tous les artistes que l’on te propose et tu les valides, ou alors, tu fais entièrement confiance au programmateur ?

Julien Sauvage :
Aïe… Alors c’est un peu plus compliqué que ça ! Comme je te l’ai dit, quand j’ai commencé, je n’y connaissais rien… J’ai rencontré un mec sur Charleville qui s’occupait de deux ou trois groupes qui ont failli percer mais qui, finalement, sont restés dans une aura régionale comme Grendel ou Gavroche, qui a quand même fait les Francofolies et quelques trucs. Et donc ce mec-là m’a un peu pris sous son aile au début et m’a expliqué comment ça marchait au niveau des agents, des tourneurs… Il y avait aussi un bouquin qui s’appelle « L’Officiel de la Musique » où l’on trouve tous les contacts des agents dedans. Il suffisait donc de les appeler les uns après les autres… Le plus compliqué c’était de bien connaître la personne, qu’elle te fasse confiance pour qu’elle te vende le groupe parce qu’ils n’ont pas besoin de toi pour les vendre. C’est un peu comme pour les chômeurs au départ. On te dit qu’il te faut de l’expérience mais si on ne te donne pas ta chance tu ne l’auras jamais cette fameuse expérience…

Ensuite ce mec qui m’avait épaulé a arrêté au bout de la deuxième édition, et comme je n’aime pas bosser seul, je me suis entouré de deux ou trois potes qui écoutaient de la musique tous les jours chez eux. J’ai pris des personnes qui écoutaient des trucs différents : il y en a un qui n’écoutait que du métal, il y en a un qui écoutait de tout – même de la merde – etc… Et quasiment chaque année on changeait. On était souvent quatre. J’avais aussi une sorte d’assistant qui, aujourd’hui, bosse pour Shaka Ponk. C’est drôle d’ailleurs parce qu’il était vigile dans un hypermarché et c’est lui qui m’avait fait découvrir Shaka Ponk ! Il a complètement changé de voie, il a repris des études et maintenant il cartonne.

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« Malheureusement, maintenant on fonctionne comme beaucoup de gros festivals, on a un programmateur qui fait comme il a envie, on s’en fout, on ne se pose même pas la question. »

Julien Sauvage :
En 2011, Christian Allex est arrivé sur le festival. Il est aussi programmateur sur les Eurockéennes de Belfort, dont il était patron de l’artistique avant de travailler pour eux en tant qu’indépendant, il bosse également à Paloma à Nîmes (le festival This Is Not a Love Song) et dernièrement à La Cartonnerie à Reims avec Elektricity où il est codirecteur artistes. Et donc, il se trouve que la copine de Christian Allex habitait à Charleville, alors tu imagines bien que le week-end, quand tu es ici et que tu sais qu’il y a des mecs qui font le même métier que toi, logiquement tu vas leur dire bonjour un jour ou l’autre. On a donc fini par se croiser et on s’est bien entendus. À la base, il ne bossait que pour les Eurocks et on est les premiers pour qui il a franchi le pas pour donner un coup de main. D’ailleurs les Eurocks n’étaient pas d’accord… c’est aussi pour ça qu’il s’est mis en indépendant. 

Maintenant la programmation est totalement inversée. Au départ mon binôme et moi on écoutait tout. Il partait chaque semaine avec une enveloppe de 20 CDs et comme on était 5, on pouvait écouter jusqu’à 100 CD par jour… Et ensuite à partir de 2010-2011 on devait être à plus de 7000 demandes, ça devenait juste incroyable ! Aujourd’hui, mathématiquement ce serait impossible de tout écouter. Ou alors, il faudrait une armée de bénévoles en qui il faudrait avoir confiance, c’est très compliqué. Donc malheureusement, maintenant, on fonctionne comme beaucoup de gros festivals, on a un programmateur qui fait comme il a envie, on s’en fout, on ne se pose même pas la question. Il vient avec des propositions, certaines viennent des agents, certaines viennent de lui parce qu’il a été à d’autres festivals. Il va par exemple à Austin au Texas ou South by Southwest, des festivals de petites découvertes internationales dont tu n’as jamais entendu parler en France. C’est comme ça que l’on a eu Royal Blood pour pas grand chose l’année dernière, St. Paul and The Broken Bones etc…

« On a également toujours réussi à garder cette spécificité d’avoir une petite dizaine d’artistes originaires de Champagne-Ardenne. […] Après, le point négatif c’est qu’ils n’ont pas toujours le niveau… »

Julien Sauvage :
Ce sont donc plein de petites découvertes qui se sont faites grâce à lui. La programmation a vraiment changé depuis 2011, elle est beaucoup plus internationale, beaucoup plus pointue sur certaines choses. Lui se fait vraiment plaisir là-dessus et moi je me contente juste d’écouter toutes les propositions qu’il me fait et de valider le budget qu’il propose pour tel artiste. On a également toujours réussi à garder cette spécificité d’avoir une petite dizaine d’artistes originaires de Champagne-Ardenne. Ce que plus aucun gros festival ne fait. Je trouve ça choquant, tu vas dans n’importe quel gros festival Français, il n’y a aucun artiste du coin de programmé. Ou alors c’est qu’il n’est plus vraiment du coin et qu’il commence à être une 
vraie découverte. Après, le point négatif c’est qu’ils n’ont pas toujours le niveau de tenir une scène 2 qui est plus grande que notre scène 1 de l’époque. Pour la plupart de nos gamins, c’est la première fois qu’ils ont un cachet d’intermittent du spectacle (parce qu’on les déclare tous). Et peut-être même qu’ils n’en auront plus jamais d’ailleurs. 


Amnusique

Amnusique :
Pour rester sur le thème de la programmation musicale, on va te parler de celle de 2015. Je pense que chaque année on te le ressort mais… est-ce que tu ne trouves pas que cette année la programmation est vachement plus électro que d’habitude ? Même si c’est vrai que le rock est aussi très présent pour cette édition.

Julien Sauvage :
(rires) ! Alalala les têtes de cons ! Il y en a quand même une sacrée paire (rires) ! Dans l’ensemble, je n’aime pas l’électro… En tout cas si je devais faire un classement des styles musicaux que je préfère, l’électro ne serait ni premier, ni deuxième d’ailleurs… Hm… Je pourrais te faire plein de réponses… La première c’est qu’effectivement, le Cabaret Vert c’est de plus en plus électro ! Pour preuve, depuis que le festival existe, il n’y a jamais eu autant de rock de programmé que lors de l’édition 2014. Chiffres à l’appui ! Si tu comptes les Shaka Ponk, Placebo, les Royal Blood, Nick Waterhouse, les Marmozets etc… Pour moi c’est du rock ça ! Du rock guitare ! 
Maintenant, nous, on est un festival de rock dans le sens de l’énergie, de l’attitude. Pour moi, un groupe comme NTM c’est un groupe de rock. Rage Against The Machine c’est un groupe de rock. Même s’ils font du hip-hop, tu as quand même du gros rock derrière.

« Vous, les cons d’Ardennais qui critiquez l’électro et qui demandez du rock… vous êtes des débiles ! Le rock, ça n’existe plus ! »

Julien Sauvage :
Ce qui nous intéresse c’est de montrer au public des groupes qui dégagent de l’énergie. Des groupes où tu ne te fais pas chier en le regardant sur scène. Par exemple (et c’est vrai que Christian Allex m’avait prévenu), je suis un grand fan de The Dandy Warhols et je voulais absolument les faire venir… et bon… leur concert était juste à chier… comme à priori toutes leurs prestations. C’était nul. Par contre en studio ils sont méchamment bons.
Je sais que Christian fait très très attention à ça. L’important pour lui c’est vraiment l’attitude sur scène.

Pour ma deuxième réponse je vais citer Christian qui nous dit toujours : « Vous, les cons d’Ardennais qui critiquez l’électro et qui demandez du rock… vous êtes des débiles ! Le rock, ça n’existe plus ! » Dans les années 90 il y a eu ce que l’on a appelé « la fusion » des genres, mais maintenant on ne parle même plus de ça parce que c’est devenu trop difficile de mettre un groupe dans une seule catégorie… Par exemple aujourd’hui, Korn ils jouent avec Skrillex ! C’est du métal, c’est de l’électro, c’est du hip-hop…

AmnusiqueAmnusique :
Oui, c’est devenu compliqué parce que les artistes font de la musique dans plusieurs styles. Comme Gramatik par exemple… C’est de l’électro avec des influences Jazz, Hip-Hop, Soul…

Julien Sauvage :
C’est ça ! Exactement ! Donc question à la con, réponses à la con : Si on regarde concrètement, en 2014 il n’y a jamais eu autant de rock au Cabaret Vert ! Et si on se demande « qu’est-ce que l’électro ? » « qu’est-ce que le hip-hop ? » « qu’est-ce que le raggae ? », on s’en fout, nous ce qui nous intéresse c’est ce qui se passe sur scène. J’ai vu des vidéos de l’année dernière lors du passage Murkage, qui est un groupe « d’hip-hop/électro » – on va dire ça comme ça… – Putain ! Quand tu vois le nombre de gens qui sautent devant la scène c’est hallucinant. J’ai eu la chance de les voir sur scène au Printemps de Bourges entre Royal Blood et Marmozets, et j’ai pris une claque monstrueuse. D’ailleurs les trois groupes étaient monstrueux.

THE CHEMICAL BROTHERS

« Quand tu te dis qu’il y a des gens dans les Ardennes qui trouvent que la programmation est nulle, que c’était mieux avant… Non mais, vous avez tous fumé ? »

Julien Sauvage :
Nous on fait partie de la génération qui était jeune quand le Cabaret Vert n’existait pas et qui a connu la fin du festival du Vieux Moulin, avec la venue de Sinsemilia sur la Place Ducale. En caricaturant, c’était un peu le plus gros truc qu’il y avait eu dans les Ardennes jusque-là. Et là, nous, on arrive, on fait venir des énormes têtes d’affiche internationales, que, même moi je n’aurais jamais imaginé pouvoir faire venir un jour : The Chemical Brothers, Limp Bizkit… On a fait venir Placebo, M, Prodigy… Quand tu te dis qu’il y a des gens dans les Ardennes qui trouvent que la programmation est nulle, que c’était mieux avant… Non mais, vous avez tous fumé ?    


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Crédits photos :  ©Louise Vayssié, ©Darkroom, ©Hervé Dapremont, ©Cabaret Vert.

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Graphiste et illustrateur dans une agence de communication le jour, administrateur et rédacteur web la nuit, Guillaume est le fondateur du site Amnusique. Sa plus grande fierté ? Il est Carolomacérien. Sa plus grande honte ? Il a possédé (et écouté) l'album de K-Maro durant son adolescence. L'artiste le plus présent de sa playlist ? Très certainement Parov Stelar.

3 Commentaire(s)

  1. Nanou
  2. caroline delvenne
  3. CAROLINE DELVENNE

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